Journal

Et ma formation de criminologie dans tout ça ?

Criminologie et psychanalyse : quand comprendre le crime éclaire le sujet

Il y a des formations qu'on ne choisit pas par hasard. Le détour par la criminologie, pour un psychanalyste, n'est pas un écart de parcours — c'est un approfondissement. Une façon de pousser plus loin la question qui est au cœur de toute analyse : pourquoi un sujet fait-il ce qu'il fait, y compris ce qui le détruit, y compris ce qui détruit l'autre ?

Ce qu'est la criminologie — et ce qu'elle n'est pas

La criminologie est souvent mal comprise. On l'imagine volontiers comme une discipline de détection, presque policière — profiler des suspects, dresser des typologies de tueurs en série, expliquer le crime par la biologie ou l'environnement.

C'est réducteur. La criminologie est une science humaine à part entière, carrefour de la psychologie, du droit, de la sociologie, de la psychiatrie et de la philosophie. Elle ne cherche pas seulement à cataloguer les actes délictueux — elle cherche à comprendre ce qui, dans un sujet, dans une histoire, dans un contexte social, rend possible le passage à l'acte.

Et c'est là que les choses deviennent vraiment intéressantes.

Le passage à l'acte : là où la parole s'est tue

En psychanalyse lacanienne, le passage à l'acte a une définition précise. Ce n'est pas simplement « faire quelque chose de violent » ou « perdre le contrôle ». C'est le moment où le sujet, débordé par quelque chose qu'il ne peut ni symboliser ni métaboliser, sort du champ du langage pour entrer dans celui du réel.

Le passage à l'acte, c'est l'échec de la parole. Quand on ne peut plus dire, on fait. Quand l'angoisse devient insupportable et qu'aucune représentation ne vient la contenir, le corps agit à la place du mot.

C'est une clé de lecture extraordinairement puissante — pas seulement pour comprendre les crimes, mais pour comprendre toute une série de conduites que les patients amènent en cabinet : les automutilations, les fugues, les ruptures brutales, les explosions de colère, les comportements à risque. Tout ce qui ressemble à une sortie hors du cadre symbolique.

La criminologie m'a appris à lire ces moments autrement. Pas comme des pathologies à contenir, mais comme des signaux — des tentatives maladroites, parfois désastreuses, de résoudre quelque chose d'irresolu.

La question du mal : ni monstre ni victime

L'une des choses que la criminologie enseigne — et que la psychanalyse confirme à sa façon — c'est la résistance aux explications trop simples.

Il y a deux tentations symétriques face au crime, et notamment face aux crimes graves. La première : le monstre. L'auteur est radicalement autre, incompréhensible, hors de l'humanité ordinaire. La seconde : la victime absolue. L'auteur n'est que le produit de son enfance, de sa misère, de ses traumatismes — il ne pouvait pas faire autrement.

Ces deux postures ont en commun d'évacuer le sujet. Dans un cas, on l'exclut de l'humanité. Dans l'autre, on le dissout dans le déterminisme.

La criminologie sérieuse, comme la psychanalyse sérieuse, refuse ces deux raccourcis. Elle pose une question plus inconfortable : comment un sujet — un être de langage, d'histoire, de désir — en arrive-t-il là ? Pas pour excuser. Pour comprendre. Et comprendre, c'est la condition de toute clinique digne de ce nom.

Ce que ça change dans ma pratique

Concrètement, la formation en criminologie modifie le regard clinique de plusieurs façons.

Elle affine d'abord la lecture des antécédents. Quand un patient évoque une histoire judiciaire — la sienne ou celle de sa famille — le cadre criminologique permet de ne pas rester à la surface des faits. De chercher la logique subjective derrière l'acte, ce qu'il répondait, ce qu'il exprimait, ce qu'il tentait de résoudre.

Elle permet ensuite de travailler avec des patients que d'autres praticiens hésitent à recevoir. Des patients avec des passages à l'acte dans leur histoire, des conduites antisociales, des trajectoires judiciaires. Ces patients ne sont pas sans inconscient — ils sont souvent ceux dont l'inconscient parle le plus fort, faute d'avoir pu parler autrement.

Elle affine enfin la compréhension des dynamiques familiales. La violence, dans une famille, ne surgit pas de nulle part. Elle s'inscrit dans une transmission, parfois sur plusieurs générations. La criminologie donne des outils pour repérer ces héritages — et la psychanalyse donne les outils pour les travailler.

La loi, le désir, et le sujet

Il y a un point de rencontre profond entre criminologie et psychanalyse lacanienne : la question de la loi.

Pour Lacan, la loi n'est pas seulement l'interdit social — c'est la structure même du désir. Le désir se constitue autour d'un manque, d'une limite, d'une interdiction fondatrice. C'est ce que Lacan appelle la fonction du Nom-du-Père : l'instance symbolique qui vient inscrire la limite, séparer l'enfant de la toute-puissance fusionnelle, et par là même rendre le désir possible.

Quand cette fonction est défaillante — absente, inconsistante, ou au contraire écrasante — quelque chose dans le rapport à la loi et à l'autre se dérègle. Ce n'est pas un destin, ce n'est pas une fatalité. Mais c'est une réalité clinique qu'on retrouve souvent dans les trajectoires marquées par la transgression.

La criminologie documente ces trajectoires. La psychanalyse les écoute autrement — en cherchant non pas la cause, mais la logique subjective. Non pas le pourquoi déterministe, mais le pourquoi du sujet.

Comprendre le crime pour mieux écouter la souffrance

On pourrait croire que la criminologie est une discipline lointaine du cabinet de psychanalyse. Qu'elle appartient aux tribunaux, aux expertises, aux prisons.

Elle appartient aussi à l'espace analytique — parce que la violence, la transgression, le rapport à la loi et à l'autre ne restent pas dehors quand un patient entre dans un cabinet. Ils sont là, dans la parole, dans les silences, dans les acting-out, dans les répétitions.

Avoir traversé la criminologie, c'est avoir appris à ne pas détourner le regard. À tenir la question même quand elle dérange. À rester du côté du sujet — pas du côté du jugement, pas du côté de l'excuse, mais du côté de la compréhension.

C'est, au fond, ce que demande toute analyse.